Texte Complémentaire
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Textes Complémentaires

La réponse est là, presque évidente

+  Rose-Déclic / Par Dominique Foucarde
+  Outrance utterance / Par Dominique Foucarde
+  Le peuple du lendemain, ou le roman contemporain face à la "mort" de la littérature / Par Johan Faerber
+  C'est toi le business / Par Caroline Dubois
+  Un peuple / Par Stéphane Bouquet
+  Golden Gate / Par Vikram Seth / Traduit par Claro


Rose-Déclic / Par Dominique Foucarde

"Jour bleu épais pétale de toi
Sers une amortie si c'est possible
Rose frein
Rose bombe à neutrons
Que tu bloques sur sa tige en même temps que tu l'accélères et qu'il se
déchaîne fort brutale rose de toutes les simultanéités
Roseeclabousse d'urine
rose des comme et des comme et des ainsi que Rose-déclic des
comparaisons précises machine à vertiges (qui montent de cette
incorruptible comparabilité de tout maintenant au sein du réel)
Rose à répétition
Rose nuit sur le monde j'appuie d'instinct j'appuye sur la pédale pour une
lecture plus vite
Question que je ne puis réprimer tu guides ma main vers le bouton du
siège éjectable
Pourquoi"

Extrait de Recueil de poèmes Rose-déclic, POL, 1984
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Outrance utterance / Par Dominique Foucarde

"S’il y a un extrême contemporain, il devrait y avoir un modéré contemporain. Je ne crois pas ce dernier terme possible – le contemporain est à la fois une dénotation et une rivière, ni l’un ni l’autre ne sont modérables. Le contemporain est un rythme, qui nous tient avec une fermeté extrême."

Extrait de Outrance utterance, POL, 1990
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Le peuple du lendemain / Par Johan Faerber

Composer un roman au présent revient précisément à prendre acte de ce qui, si elle a jamais existé, la page blanche appartient au passé et ne renvoie à son tour qu’à un mythe supplémentaire et que toute personne qui écrit est au contraire immanquablement hantée par cette atroce prise de conscience fondatrice : s’offrir à l’écriture aujourd’hui revient à renoncer à la terreur de la page noire, noircie de tout ce qui s’est déjà écrit sans elle, portant le deuil de tout ce qui s’est déjà dit, page noire où chaque mot est devenu l’ombre de la phrase d’un autre auteur, a obscurci ce qui reste et où les marges sont à leur tour saturées, noircies d’écriture et de réécritures, encore et plus encore que l’adverbe «  encore » lui-même ne saurait dire. Comme si l’infini lui-même avait été épuisé.
Car ce que ne cesse de suggérer cette page noire, c’est que la Littérature n’est pas uniquement confisquée mais qu’elle a effectivement succombée à elle-même.
Qu’en d’autres termes, et de manière inédite, le devenir du roman doit prendre acte  de la « Mort de la littérature », doit affronter ce fantôme lancinant qui, selon Barthes, la guette depuis longtemps, au moins depuis qu’elle existe et qui aurait enfin pris corps, et à laquelle notre époque donnerait enfin sa chance. Sans étonner personne, sans même faire de bruit, de manière à la fois évidente et inéluctable, la Littérature serait morte, comme si elle était morte de sa belle mort en quelque sorte : morte à force d’avoir écrit et d’avoir été écrite.
Cependant, il ne s’agit pas de se méprendre sur le sens de cette mort : réprimons nos cris et retenons nos larmes. En effet, loin d’être catastrophique, cette « Mort » de la littérature doit au contraire s’entendre au sens où Nietzsche riait déjà de la Mort de Dieu, à savoir comme un évènement attendu et entendu dans l’ordre des choses, qui assigne avant tout à la mort la puissance d’une mutation profonde et irréversible dans l’histoire de la littérature elle-même, la métamorphose en une étape paradoxalement nécessaire à sa continuation et assure la seule promesse tangible e son avenir.
Hors de toute adieu, plus qu’un mort et moins qu’une mort, la « Mort » de la littérature ne doit être comprise que comme une maladie du contemporain comme Nietzsche convoquait déjà la maladie comme la grande douleur, l’ultime libératrice de l’esprit, la pédagogue du grand soupçon, c’est-à-dire quand la mort ne constitue plus le terme de toute vie mais , à proprement parler, son commencement, cette longue maladie qui accompagne les vivants car la vie ne vit que de la mort : la mort se vit, la mort constitue à nul autre pareil une force vive, une puissance d’intellection et de diction, un point d’énergie paradoxal qui mue tout devenir en revenir, qui interroge silencieusement les aïeuls sombres et énormes non sur le mode de la désolation irrésolue mais veut s’imposer comme une puissance de reviviscence, comme s’il fallait à chaque fois écrire dans la mort, à partir d’elle, depuis la béance qu’elle a ouverte, depuis la chance inouïe qu’elle paraît offrir aux vivants, et comme s’il fallait donc à chaque fois écrire après la mort, après son œuvre aux allures de désoeuvrement, après les morts qu’elle a rendu à la matière inerte.
Comme si, au lendemain de la Mort, il fallait se résoudre pour être romancier à se mettre en quête du souffle qui suit le désastre de la littérature au sens où Mallarmé disait que, pour recommencer à écrire, il ne restait plus rien donc que le souffle, que le parcours d’un air propre à remettre en mouvement ceux qui en auraient le courage sinon la témérité toujours un peu vaine mais toujours terrible de sa propre vanité.
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C'est toi le business / Par Caroline Dubois

"Je me demande pourquoi ça énerve tellement tout le monde quand on prend du plaisir à faire de sa bouche sortir des mots qui viennent de la bouche des autres et de quelle nature exacte est cet énervement. De quelle nature est cet énervement ça vraiment je me demande de quelle nature – quand les mots qui sortent de la bouche nous rassurent avec en eux les autres- soi les autres et les rapports secrets."
"Je me demande quelle est la différence entre ce qu’on attrape et ce qu’on fabrique et en quoi ça se transforme et où.
En quoi ça se transforme ça je me demande – maman oh la la maman je me demande en quoi ça se transforme oh ça je me demande en quoi en quoi."

Extrait de C'est toi le business, POL, 2005
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Un peuple / Par Stéphane Bouquet

"Gertrude Stein : le temps très long qu’il m’a fallu pour percer l’énigme de sa fameuse hyper-tautologie : a rose is a rose is a rose. Cela veut dire (je crois) : qu’il faut insister pour obtenir le sens des mots.
Qu’une rose est elle-même et rien d’autre, ni le tendre visage d’une jeune fille, ni son sexe à peine éclos où certains enfonceraient volontiers les doigts.
Ce n’est pas une petite affirmation : chaque chose est coincée en elle-même, solitaire, esseulée. Chaque chose regarde les autres de loi, de derrière sa propre vitre et sa propre frontière, chacune maintenue dans les rets étroits de son identité. Je croyais au début que Stein avait raison et qu’il fallait bannir tous les instruments d’égalisation poétique du genre comparaison ou métaphore puisque nous sommes seuls dans notre nom en effet, et que l’être est une addition de morceaux séparés de la matière. Je le crois toujours mais cette position logiquement vraie selon toutes apparences, voilà que je la trouve économiquement intenable.
Comment se résoudre à ce constat : chaque chose aboie dans sa cellule de silence. Je tente de dresser des parallèles, des rapports même aléatoires, des liens. Je dis que ceci est au moins un peu une partie de cela. À l’opposé de Gertrude Stein, il y a (selon moi) Friedrich Hölderlin. Lorsque son empédocle se jette dans l’Etna, il rejoint le magma violent où toutes choses se fondent en un seul être sans figure, sans limite et sans nom. C’est la très vieille utopie chaleureuse, accueillante de l’unité, de l’équivalence absolue, l’étreinte consolatrice de l’être. Je n’en demande pas tant. Je cherche seulement à fabriquer un monde de ressemblances possibles, de définitions échangeables. J’élabore (à la mesure de mes forces) les règles d’un commerce minimal entre les choses. Une rose est au moins une certaine somme d’argent, je me dis."
Extrait de Un Peuple, Champ Vallon, 2007
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Golden Gate / Par Vikram Seth / Traduit par Claro

1.6
C’est un vendredi soir. De la ville exaltée
montent mille clameurs aux accents hédonistes
John est soudain la proie d’une froide pitié
Qui le prend dans ses rets. Sa famille, c’est triste,
Ne pourra jamais adoucir sa solitude ;
Sa mère est morte et son père a pris l’habitude
De rester dans ce Kent qui jadis l’a vu naître-
Ce dernier n’est pas du genre à répondre aux lettres
(Déjà rares) que lui envoient outre-Atlantique
Ses enfants. Dans le courrier qu’il adresse au Times
Il fustige sans fin les innommables crimes
De la poste. En proie à une rage biblique,
Son père stigmatise les retards et délais-
Il passe des journées à polir ses pamphlets.

1.7
Solitaire, sans femme, sans frère ni sœur…
Il entre alors dans la boutique d’un glacier
Et voit deux amoureux, deux étudiants farceurs,
Partager un sorbet qu’ils semblent apprécier.
Dégoûté par la scène, il demande au patron
Ses parfums préférés : bubble-gum, potiron.
Il s’offre une belle ration puis va s’asseoir
A une table libre, face à un grand miroir.?
Mais dès qu’il lève la tête et pose les yeux
sur les personnes qui l’entourent, que ce soit
les membres bruyants d’une famille ou les trois
jeunes écolières qui s’empiffrent à deux
Pas d’un chevelu et d’un clone de Castro
Il sent bien qu’une compagnie lui fait défaut.

1.8
Il rentre chez lui et cherche le réconfort
Parmi ses disques des Beatles et des Pink Floyd,
Mais Girl augmente sa frustration, et tout l’or
De Money ne fait qu’agrandir son désarroi.
Car hélas, c’est moins des richesses qu’il convoite
Que ce que promet l’émouvant Taste oh Honey.
« Money it’s a gas… Money, get back I’m alright… »
Il fredonne... “is the root of all evil today...”
Il se sert une bière, alors que souvenirs
Et désirs très lentement en lui s’insinuent,
Attaquant son moral déjà tout biscornu ;
Il sent qu’il lui faudra bientôt se départir
De tout rêve et, comme les gars de Liverpool,
Crier à l’aide en attendant que tout s’écroule.

1.9
Il repense à sa jeunesse et ses études,
A phil, à ses amis de Berkeley, aux soirs
Passés à rire et à noyer les certitudes
Dans des flots de bière et un joyeux tintamarre.
Hélas ! Eheu fugaces… Silicon Valley.
Joue la sirène et entraîne les diplômés
Sur la pente ambitieuse et pourtant assez traître
De l’argent dont rêvent déjà les futurs maîtres,
Ecartelant le faible et rossant le battant,
Qui se tuent au travail en se rêvant rentiers :
L’organigramme est roi et détruit l’amitié,
Le travail est loué et le loisir coûtant.
Voilà John enchaîné, et les genoux à terre,
Devant le Dieu jaloux, le fameux computer.

Extrait de Golden gate, Grasset, 2009
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