Le peuple du lendemain

 

par Johan Faerber
 
Composer un roman au présent revient précisément à prendre acte de ce qui, si elle a jamais existé, la page blanche appartient au passé et ne renvoie à son tour qu’à un mythe supplémentaire et que toute personne qui écrit est au contraire immanquablement hantée par cette atroce prise de conscience fondatrice : s’offrir à l’écriture aujourd’hui revient à renoncer à la terreur de la page noire, noircie de tout ce qui s’est déjà écrit sans elle, portant le deuil de tout ce qui s’est déjà dit, page noire où chaque mot est devenu l’ombre de la phrase d’un autre auteur, a obscurci ce qui reste et où les marges sont à leur tour saturées, noircies d’écriture et de réécritures, encore et plus encore que l’adverbe «  encore » lui-même ne saurait dire. Comme si l’infini lui-même avait été épuisé.
Car ce que ne cesse de suggérer cette page noire, c’est que la Littérature n’est pas uniquement confisquée mais qu’elle a effectivement succombée à elle-même.
Qu’en d’autres termes, et de manière inédite, le devenir du roman doit prendre acte  de la « Mort de la littérature
», doit affronter ce fantôme lancinant qui, selon Barthes, la guette depuis longtemps, au moins depuis qu’elle existe et qui aurait enfin pris corps, et à laquelle notre époque donnerait enfin sa chance. Sans étonner personne, sans même faire de bruit, de manière à la fois évidente et inéluctable, la Littérature serait morte, comme si elle était morte de sa belle mort en quelque sorte : morte à force d’avoir écrit et d’avoir été écrite.
Cependant, il ne s’agit pas de se méprendre sur le sens de cette mort : réprimons nos cris et retenons nos larmes. En effet, loin d’être catastrophique, cette « Mort » de la littérature doit au contraire s’entendre au sens où Nietzsche riait déjà de la Mort de Dieu, à savoir comme un évènement attendu et entendu dans l’ordre des choses, qui assigne avant tout à la mort la puissance d’une mutation profonde et irréversible dans l’histoire de la littérature elle-même, la métamorphose en une étape paradoxalement nécessaire à sa continuation et assure la seule promesse tangible e son avenir.
Hors de toute adieu, plus qu’un mort et moins qu’une mort, la « Mort » de la littérature ne doit être comprise que comme une maladie du contemporain comme Nietzsche convoquait déjà la maladie comme la grande douleur, l’ultime libératrice de l’esprit, la pédagogue du grand soupçon, c’est-à-dire quand la mort ne constitue plus le terme de toute vie mais , à proprement parler, son commencement, cette longue maladie qui accompagne les vivants car la vie ne vit que de la mort : la mort se vit, la mort constitue à nul autre pareil une force vive, une puissance d’intellection et de diction, un point d’énergie paradoxal qui mue tout devenir en revenir, qui interroge silencieusement les aïeuls sombres et énormes non sur le mode de la désolation irrésolue mais veut s’imposer comme une puissance de reviviscence, comme s’il fallait à chaque fois écrire dans la mort, à partir d’elle, depuis la béance qu’elle a ouverte, depuis la chance inouïe qu’elle paraît offrir aux vivants, et comme s’il fallait donc à chaque fois écrire après la mort, après son œuvre aux allures de désoeuvrement, après les morts qu’elle a rendu à la matière inerte.
Comme si, au lendemain de la Mort, il fallait se résoudre pour être romancier à se mettre en quête du souffle qui suit le désastre de la littérature au sens où Mallarmé disait que, pour recommencer à écrire, il ne restait plus rien donc que le souffle, que le parcours d’un air propre à remettre en mouvement ceux qui en auraient le courage sinon la témérité toujours un peu vaine mais toujours terrible de sa propre vanité.


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Source


Extrait d’une intervention de Johan Faerber dans la revue Inculte #12
revue littéraire et philosophique / 
Éditions Inculte naïve  +

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